Religion et politique

Publié le par Annick et Jérôme

C’est peu de dire que la religion et la politique sont mêlées en Inde, elles l’ont été à la racine, dès la naissance du pays. Au moment de l’indépendance en 1947, c’est la question de la coexistence de l’Islam et de l’Hindouisme qui a conduit à la création de deux pays, le Pakistan et la République indienne. On se souvient des déplacements de population et des massacres intercommunautaires qui ont suivi. L’Inde est un Etat laïc, dans le même sens que le sont les Etats-Unis, comme la seule forme de régime qui permette la coexistence des multiples religions au sein d’une même nation. Mais comme aux Etats-Unis, à la différence de la France, la religion imprègne la vie publique. En France la laïcité correspond à la volonté de mettre fin à l’influence de la religion majoritaire sur l’Etat, après des siècles de concubinage. En Inde, il s’est agi, comme aux Etats-Unis, dès l’origine de garantir la neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les religions, en particulier vis à vis de l’Islam. Avec une population musulmane restée en Inde aussi importante que celle qui l’avait quittée, il était vital pour sauvegarder l’unité nationale d’assurer une égalité de droits entre les citoyens, quelle que soit leur religion. Au demeurant, l’Islam n’est pas seul concerné, car pratiquement toutes les grandes religions du monde sont représentées dans ce pays.

Par la suite, plusieurs crises politiques ont tourné autour de querelles religieuses. On peut mentionner la révolte des Sikhs en 1984, la destruction de leur temple sacré à Amritsar, l’assassinat d’Indira Gandhi par deux de ses gardes du corps Sikhs et le massacre plus ou moins spontané de milliers de Sikhs qui s’en est suivi.

La question religieuse a pris un tour nouveau depuis une vingtaine d’années avec la montée de l’intégrisme Hindou, sur le modèle et en réaction à l’intégrisme islamiste. Les épisodes les plus dramatiques ont été les massacres intercommunautaires depuis les années 90 à la suite de la destruction de la mosquée d’Ayodhia par les intégristes hindouistes. Le dernier en date de ces événements  s’est déroulé en 2002 à Ahmedabad dans le Gujarat et s’est soldé par la mort de 2000 musulmans, massacrés par la foule hindoue ;  le prétexte était la mort de pèlerins hindous dans l’incendie d’un train  à la suite de bagarres entre communautés. Mais les autorités de l’Etat (l’Etat du Gujarat, non l’Etat central) y ont incité, ont laissé faire et ont tout fait pour protéger les coupables. Le Chief Minister du Gujarat, Narendra Modi, réélu à deux reprises depuis, est clairement accusé par la plupart des media d’être le responsable des massacres. Cela ne l’empêche pas de se représenter une troisième fois avec des chances d’être réélu, non plus ainsi qu’en 2002, comme défenseur de l’Hindouisme (!), mais pour son bilan économique.

Cette affaire vient de ressortir de façon spectaculaire dans les media, à la suite d’une enquête menée par un journaliste qui s’est fait passer pour un militant de l’ « Hindutva »(l’hindouité dont se réclament les intégristes) auprès de quelques uns des auteurs et des organisateurs des massacres, lesquels ont non seulement avoué leur rôle, mais s’en sont vantés de façon cynique, alors qu’ils étaient filmés à leur insu. Le reportage a fait l’objet d’un numéro spécial du journal et d’une émission télévisée, au cours de laquelle ces aveux , insoutenables pour certains d’entre eux, ont été diffusés. L’un d’eux n’a-t-il pas raconté avoir éventré une femme enceinte, ou tel autre comment un député musulman avait été découpé en morceaux. Le plus surprenant c’est la disproportion entre la gravité des faits et des accusations et le caractère relativement  limité de la réaction. L’Etat central n’a pas réagi officiellement. Cela s’expliquerait par de la basse cuisine électorale du parti du Congrès, sur le point de s’allier avec des dissidents des partis responsables des massacres. Narendra Modi, poursuit sa campagne (il n’a pas été piégé par le journaliste), comme si de rien n’était et le journal est accusé par l’autre camp de faire le jeu de Modi en remettant en avant son image de combattant de l’Hindouisme. Certes, beaucoup de gens ont manifesté leur émotion, mais ce sont surtout des intellectuels ou des artistes. On a le sentiment que l’opinion aurait préféré que ne soit pas à nouveau  mis sur la place publique ce que tout le monde sait. « Ah quoi bon !, », entend-on. Comme si le cynisme et l’absence de regrets des responsables n’était pas en soi un fait nouveau et une circonstance aggravante.

Une autre affaire, mêlant religion et politique, mais moins dramatique que la précédente, a éclaté en septembre et ressurgit de temps à autre depuis. Comme on peut le voir sur une carte, l’île de Sri-Lanka est reliée à la pointe sud de l’Inde par une fine bande de terre, qui en son milieu est affaissée et recouverte par la mer. Les Anglais lui ont donné le nom d’Adam’s Bridge et les Indiens lui donnent parfois le nom de Rama Sethu, on verra pourquoi plus loin. Les navires qui veulent rejoindre la côte Est de l’Inde sont obligés de contourner Sri-Lanka,, car il n’y a pas assez d’eau au dessus de la partie sous-marine d’Adam’s Bridge. D’où l’idée, lancée par le précédent gouvernement (BJP) de creuser un chenal pour raccourcir le trajet des navires et faire ainsi des économies. L’Etat du Tamil Nadu, riverain de la côte sud-est de la péninsule indienne, est un chaud partisan du projet, dont il attend un regain d’activité. En revanche, les écologistes y sont opposés, car l’économie de temps pour les navires ne serait pas si grande, les risques de dégradation de l’environnement, notamment des récifs coralliens, seraient considérables et cela ferait disparaître une protection naturelle contre les tsunamis. Mais ce ne sont pas eux qui se sont fait vraiment entendre et qui réussiront à faire abandonner le projet, mais les intégristes de l’Hindutva. Ils considèrent en effet qu’Adam’s Bridge, alias pour eux Rama Sethu  (le pont de Rama), a été construit par Rama pour rejoindre ce qui est aujourd’hui Sri-Lanka et y délivrer son épouse Sita des griffes du démon Ravana Aussi ont-ils déposé contre le projet un recours devant la Cour Suprême, au motif que cela détruirait une œuvre divine.

 Pour la bonne compréhension de l’empoignade politique qui a eu lieu à ce sujet en Octobre, il faut expliquer au lecteur qui est Rama. Il s’agit du héros du Ramayana, l’une des deux grands épopées de l’Inde, qui a été plus tardivement divinisé, pour devenir à partir du 16ème siècle l’objet d’un culte très populaire. Rama a même été considéré à certains moments comme la divinité suprême. Rama ainsi que Krishna, auquel il est identifié (tous les deux sont des incarnations de Vishnu) est devenu le  Dieu de ralliement des intégristes de l’Hindutva, qui lors de leurs manifestations crient Jay Ram ! C’est pour reconstruire le temple de Rama, qu’ils ont détruit la mosquée d’Ayodhia. On comprend leur émotion à l’idée que Rama Sethu, construit par Rama lui-même soit détruit.

Le scandale a éclaté lorsqu’ a filtré l’information que, dans son mémoire à la Cour Suprême sur l’affaire, la Direction du patrimoine du ministère de la culture avait donné comme argument que Rama n’était pas un personnage historique. Scandale ! le mémoire a été aussitôt retiré, les deux auteurs du mémoire sanctionnés, la ministre de la culture au bord (mais au bord seulement) de la démission et Sonia Gandhi a dû faire machine arrière pour reconnaître que c’était une erreur. Mais comme a dit un des chefs de l’opposition « quand on est né à Rome (Sonia Gandhi est d’origine italienne, raison pour laquelle, tout en étant à la tête du parti au pouvoir elle n’est pas Premier Ministre), on ne peut rien comprendre à Rama ». S’en est suivi un débat, plutôt ridicule, sur l’historicité de Rama et du Rama Sethu. Pour les intégristes, la preuve que Rama a construit le Rama Sethu a été donnée par les photos satellites de la Nasa ! Celles-ci montrent bien que la langue de terre se prolonge sous les eaux, mais ne prouvent pas que c’est l’œuvre de Rama. D’ailleurs, autre scandale, la NASA a démenti avoir administré la preuve revendiquée. Des experts ont alors expliqué qu’il s’agissait de dépôts sédimentaires et non d’une construction artificielle. Une historienne réputée a surenchéri en rappelant qu’on n’avait pas de trace historique de Rama et surtout qu’on ne pouvait même pas affirmer que le Lanka de l’épopée (dont il y a plus de 300 versions) était l’actuelle île de Sri-Lanka. On ne peut ici s’empêcher de penser à Victor Bérard cherchant à retrouver les étapes du périple d’Ulysse. Un journaliste plein de bon sens a exprimé le sentiment de tous les Hindouistes modérés, en insistant sur le fait que Rama était un des joyaux de la culture hindoue, débordant largement l’Inde elle-même, qui ne pouvait pas être traité à la légère et faire l’objet d’une querelle d’historiens. Mais le débat a été relancé par le Chief Minister du Tamil Nadu, qui tient à sont projet et qui a repris à son compte l’idée que Rama était un mythe, qu’il n’avait jamais existé et que ce n’était pas un Dieu pour tous les Hindous. Il a même poussé le bouchon plus loin en affirmant que dans le Sud ils préféraient Ravana, le méchant de l’épopée, à Rama, car Ravana symbolisait le combat des populations dravidiennes contre les Aryens du Nord. Lors d’un débat télévisé, l’un des protagonistes a rappelé que dans l’épopée Rama tue un homme de basse caste, car ce dernier s’est permis de pratiquer une ascèse réservée aux hautes castes.

Toute cette agitation, qui n’est amusante qu’en apparence, montre deux choses : la première qu’il n’y a pas d’orthodoxie dans la religion Hindoue. Pour les uns Rama est un Dieu, pour les autres un personnage mythique. Il y a plus de 300 versions du Ramayana et aucune n’a été déclarée comme la seule valable ou la seule authentique. En tout cas, aucune n’est un texte révélé. La seconde est que l’on mesure ainsi toute la distance qu’il y a entre la culture de l’Hindouisme, qui est d’une richesse inouïe, et la tentative de construire une identité exclusivement hindoue de l’Inde autour d’une religion appauvrie et caricaturée. On retrouve ce même appauvrissement de la culture islamique chez les intégristes de l’Islam ou de la culture chrétienne chez les intégristes chrétiens.
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