Les attentats de Londres et Glasgow vus d'Inde

Publié le par Annick et Jérôme

Les attentats manqués de Londres et de Glasgow font toujours la une de la presse. L'émotion est grande, car deux au moins des docteurs terroristes sont indiens d'origine. A tel point que le Premier Ministre a fait une déclaration demandant qu'on ne stigmatise pas le pays d'où sont originaires les terroristes. Autrement dit, le lien avec l'Inde est accidentel et s'il vous plaît ne cataloguez pas l'Inde comme un réservoir de terroristes.

Les media se sont bien sûr précipités auprès des familles et des voisins des suspects, lesquels étaient, on s'en doute, à des années lumières de supposer que ces brillants étudiants pouvaient être responsables de tels actes. Pour un peu c'est un remake de "Docteur Jekill and Mr Hyde". Ce qui est le plus intéressant dans ces reportages ce sont les signes montrant à quelle classe sociale appartenaient les présumés terroristes. "Upper middle class" disent les journaux, c'est à dire le haut du pavé de la classe moyenne, fils de médecins ayant pignon sur rue, la réussite sociale parfaite. En témoignent les photos de la villa d'une des familles : du grand standing. Et  comme vous avez dû le lire dans la presse française, les enfants ont aussi bien, sinon mieux réussi que leurs parents : études en Inde, et en Angleterre à Cambridge. C'est une nouvelle fois le constat fait lors des précédents attentats, à New York ou à Londres : les terroristes appartiennent aux couches aisées de leur société d'origine et sont à cheval sur deux cultures, car ayant été formés et vivant en Occident.

 Mais l'intérêt et l'inquiétude de l'Inde pour les récents événements du Royaume Uni s'explique par l'importance particulière de la communauté musulmane en Inde. Pour le comprendre, il suffit de rappeler les tragiques événements qui ont marqué la naissance de l'Inde, il y a soixante ans : la partition qui a vu la création du Pakistan, comme état islamique et les massacres communautaires qui s'en sont suivis. Pendant les deux premières guerres entre l'Inde et le Pakistan (il y en a eu une troisième, larvée, en 99 autour de la ville de Kargil au Cachemire), la communauté musulmane indienne a clairement montré la priorité de son attachement à la nation indienne sur son appartenance à l'Islam. Parmi les principaux responsables d'état major de l'armée indienne lors de ces deux guerres (1965 et 1971) figurent des musulmans. Même si l'Inde compte plus de musulmans (140 millions) que le Pakistan (dans ses frontières actuelles après la scission de 1971 qui a donné lieu à l'indépendance du Pakistan oriental devenu le Bangladesh), la loyauté de la communauté musulmane et son adhésion à la patrie ne faisait pas de doute, du moins jusqu'à une époque récente. Nous pouvons en témoigner : il y a trente ans nous avions un cuisinier musulman et d'autres domestiques hindous, sans que cela pose le moindre problème. Depuis le début des années 90, les choses ont évolué et l'intégration de la communauté musulmane ne semble plus aller de soi. A l'origine, la montée de l'intégrisme Hindou, qui a conduit à des événements dramatiques et des affrontements de communautés qu'on n'avait plus vus depuis les massacres de l'indépendance. Les intégristes hindous, qui sont liés à la coalition qui alterne au pouvoir avec celle dirigée par le parti du Congrès (héritier du parti du Congrès de Nehru), peuvent se manifester violemment : c'est ainsi qu'en 1992 ils ont détruit une mosquée (Babri Majid), dont ils prétendaient qu'elle avait été construite par les Moghols sur les ruines d'un temple dédié au héros divin Rama. Cette action a suscité des représailles de la communauté musulmane et des contre-représailles, enclenchant le cycle habituel des violences. Les événements les plus dramatiques ont eu lieu en 2002 au Goujarat, où à la suite de l'attaque d'un train de pélerins par des musulmans, la communauté hindoue d'Ahmedabad s'est livrée pendant plusieurs jours au massacre de milliers de musulmans, avec la complicité passive de la police et du gouvernement de l'Etat du Goujarat. Complicité passive est ici un euphémisme, car la responsabilité des autorités est plus qu'avérée.

Un autre facteur de dégradation des relations avec les musulmans est la multiplication des attentats au Cachemire, attentats imputés aux mouvements islamistes du Pakistan, lesquels, selon le gouvernement indien, seraient encouragés et soutenus par les autorités pakistanaises. Les attentats ne se limitent d'ailleurs pas au Cachemire, Mumbaï (Bombay) en a connu plusieurs, dont un en 2007. Mais à chaque fois qu'un attentat a lieu, le gouvernement indien s'empresse de l'attribuer aux milices pakistanaises et en rend responsable le gouvernement pakistanais : pas question de reconnaître que les auteurs viennent de la communauté musulmane de l'Inde. Ce serait déchaîner des violences dont l'Inde est malheureusement redevenue coutumière.

Dernier signe du problème musulman : l'appauvrissement et la marginalisation économique de la communauté. Alors que l'Inde se développe et s'enrichit, les inégalités se creusent et les musulmans font partie des catégories sociales les plus pauvres. Elles n'occupent pas le devant de la scène des affaires où on ne voit pas de musulmans parmi les milliardaires indiens qui font la une des magazines économiques. Dans les premiers temps de l'Inde le Président de la République était musulman et cela semblait être une règle non écrite. Ce n'est plus le cas. Certes, le Président qui va quitter son poste est un musulman (le père de la bombe indienne !), mais son successeur ne le sera pas. Parmi les candidats possibles, la coalition au pouvoir a écarté une femme, qui avait toutes les qualités, mais qui était musulmane. On sent très bien qu'il ne fallait pas prêter le flan à la critique des partis dans la mouvance des intégristes.

Par delà le sort des musulmans, c'est un élément essentiel de la démocratie indienne, qui est en question : la tolérance religieuse et la laïcité de l'Etat. La tolérance religieuse est un des fondamentaux de la civilisation indienne et remonte aux temps les plus anciens : le roi Asoka, unificateur de l'Inde, peu après qu'Alexandre eut rebroussé chemin au bord de l'Indus, est célèbre pour son édit qui ordonne la tolérance religieuse. Beaucoup plus tard, l'empereur Moghol Akbar (contemporain d'Henri IV) s'est rendu célèbre par son ouverture aux diverses religions, sans renier la sienne, et par sa politique de tolérance. En faisant de l'Inde un Etat laïc les fondateurs de la République indienne et ses premiers dirigeants se sont inscrits dans cette tradition, certes souvent battue en brêche au cours de l'histoire, et ont voulu ainsi perpétuer la coexistence en Inde depuis des siècles des principales religions de la planète (Judaïsme, Chritianisme, Islam, Bouddhisme, Hindouisme). Cette montée récente de l'intégrisme hindou n'est sans doute pas uniquement le reflet de l'intégrisme islamiste, mais elle n'est pas conforme à la culture hindoue, qui tolère toutes les doctrines, même l'athéisme. Notons au passage que le mot "hindou" est impropre. Il s'agit d'une création occidentale, qui unifie artificiellement sous un même vocable des traditions très différentes et souvent contraires. Cette simplification nourrit les analyses à l'emporte-pièce de Samuel Huttington dans sa "guerre des civilisations".

Dans ce contexte, on comprend l'émotion que peut susciter la nouvelle de la participation de musulmans indiens à des opérations de terroristes liées à Al Quaida. On imagine, sous-jacente mais inexprimée, la crainte de voir la communauté musulmane se détacher de la nation et les violences communautaires reprendre. Et ce sentiment doit être d'autant plus fort, qu'il s'agit dans ce cas de musulmans intégrés et participant au développement du pays.
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