L'Inde et le nucléaire
L'Inde est en train de vivre une crise politique à propos de l'accord nucléaire que le gouvernement a signé au mois de juillet avec les Etat-Unis. La coalition des parties d'opposition, normalement plutôt pro-américains, rejette le traité, mais les parties de gauches, dont les communistes, alliés avec le Parti du Congrès et membre de la coalition au pouvoir, y sont également opposés pour des raisons totalement différentes. Le BJP, parti qui dirige la coalition d'oppostion, trouve que le gouvernement a fait trop de concessions. Les partis de gauche, traditionnellement anti impérialistes et anti américains, considèrent que l'accord équivaut à un alignement diplomatique et stratégique (y compris militaire) sur la politique américaine. Mais il n'ya pas qu'en Inde que cet accord rencontre des oppostions : certains y voient une dangereuse exception au traité international de non prolifération nucléaire et craignent une course aux armements atomiques en Asie du Sud, où les relations entre l'Inde et le Pakistan peuvent justifier ces craintes.
Un retour en arrière est nécessaire pour comprendre la situation actuelle :
En 1968 est signé entre plusieurs pays, dont les pays "atomiques" de l'époque, un traité de non-prolifération nucléaire. Ce traité crée une distinction entre les pays qui ont à cette époque la capacité nucléaire militaire (US, URSS, Royaume-Uni, France et Chine) et qui s'engagent progressivement à réduire leur arsenal, mais sans obligations ni sanction, et tous les autres pays, qui n'ont pas la maîtrise de l'armement atomique. Ces derniers ne peuvent en vertu du traité, bénéficier de transferts de technologie dans le domaine du nucléaire cviil, que dans la mesure où ils offrent toutes les garanties qu'ils ne développent et ne développeront pas d'armement nucléaire. L'Inde a refusé d'adhérer à ce traité, lui reprochant de ne pas offrir de perspective de véritable désarmement nucléaire, puisque les puissances atomiques ne prennent pas d'engagement sérieux en matière de désarmement, et de créer une discrimination inacceptable entre les 5 et les autres pays, dont elle faisait partie.
A l'époque l'Inde poursuit des recherches dans le domaine nucléaire et on estime qu'elle a acquis une capacité nucléaire militaire partielle en 1974 (essai non reconnu officiellement), mais sans s'en prévaloire, car à l'époque l'Inde était un des leaders des pays dits non alignés qui s'opposaient au face à face US-URSS et à la politique de dissuasion nucléaire.
L'Inde a développé parallèlement une technologie du nucléaire civil et mis en fonctionnement plusieurs centrale atomique, pour lesquelles elle importait notamment des US, de l'uranium.
Telle est la situation à la fin des années 90 : L'Inde possède une certaine maîtrise du nucléaire civil et officiellement n'a pas encore la capacité nucléaire militaire, car elle n'a pas procédé à des essais. Tout change en 98, lorsque le gouvernement de l'époque, dirigé par les partis qui sont aujourd'hui dans l'opposition, effectue 6 essais nuclaires, lesquels sont immédiatement suivis de 7 essais nucléaires par le Pakistan. L'Inde a alors déclenché contre elle des représailles américaines, suivies par celles des pays signataires du traité de non-prolifération qui ont bloqué toute coopération nucléaire avec l'Inde. Le Pakistan se trouvait presque excusé, dans la mesure où ses essais nucléaires répondaient à ceux de l'Inde.
Le traité qui vient d'être signé par l'Inde avec les Etats-Unis, a pour but de permettre à l'Inde de sortir de la situation créée par les essais de 98 et lui donner accès à la technologie nucléaire civile, dont elle a besoin pour développer sa production électrique, indispensable pour atteindre son objectif de croissance économique (9% par an pendant les 5 ans à venir.) S'il est appliqué l'Inde pourra accéder à la technologie qui lui manque, mais en contrepartie elle perd une partie de son indépendance diplomatique. Il est clair que si ses positions internationales sont en conflit avec celle des US, elle court le risque de perdre les avantages qu'elle tire du traité. Il suffit pour cela d'un vote du Congrès américain. Du côté des Américains c'est bien comme cela qu'est présenté l'accord : il doit permettre un rapporchement et fait de l'Inde un allié des US. L'Inde a d'ailleurs déjà dû donner des gages : vote contre l'Iran sur la question du nucléaire iranien, alors que les Indiens avaient au contraire toutes les raisons de soutenire ce pays. Autre exemple, l'Inde participe en ce moment à de vastes manoeuvres militaires navales dans le golfe du Bengale avec les Américains et les Japonais. Il est clair que, si par exemple l'Inde procède à de nouveaux essais nucléaires militaires, elle risque de se retrouver dans la même situation qu'en 98. Mais il est tout aussi clair, que pour elle, il n'y a guère dautres moyens d'acquérire la technologie nucléaire civile. On peut comprendre le débat actuel.
Hors de l'Inde, les critiques de l'accord font valoir que l'Inde bénéficie d'un traitement d'exception, puisqu'elle échappera aux sanctions sans avoir à renoncer à l'armement nucléaire. Situation à comparer à celle de l'Iran. Certains y voient un affaiblissement du traité de non prolifération.
Les discussions en Inde sur ce sujet sont intéressantes et de grande tenue, sur cette question majeure. La diplomatie indienne, bien que non alignée, était traditionnellement proche de l'URSS et pour le moins distante, sinon hostile aus USA. Depuis plusieurs années un rapprochement s'est opérée, surtout sous le gouvernement du BJP, actuellement dans l'opposition et qui a entamé les négociations avec les américains. Il semble à l'heure qu'il est que le parti du Congrès ne soit pas disposé à mettre en péril la coalition avec les partis de gauche, notamment le parti communiste, ce qui provoquerait des élections anticipées. La question reste donc en suspens, mais le retard pris dans la mise en oeuvre de l'accord d'une certaine façon le condamne, car il ne pourra pas être soumis au Congrès américain avant les prochaines élections et rien ne dit que la prochaine administration reprendra à son compte la même attitude à l'égard de l'Inde. De son côté, si le BJP revient au pouvoir, il devra, pour être cohérent avec ses déclarations renégocier l'accord avec l'administration américaine. Ce faisant, lui qui est plutôt pro-américain se retrouvera à conte-emploi.