Circulation

Publié le par Annick et Jérôme

L'Inde a plus qu'aucun autre pays besoin de développer la circulation, ferroviaire, aérienne et routière. Dans ce pays dix fois grand comme la France les transports sont vitaux pour assurer l'unité du pays, pour faire profiter toutes les régions du développement économique et pour la croissance économique elle-même. Un exemple : les ressources minières, charbon, bauxite, fer et autres se trouvent à l'Est et doivent être acheminées dans tout le pays. Le réseau ferrovaire est le plus grand du monde, grâce notamment au réseau que les Anglais ont laissé au pays. Le transport aérien se développe à grande vitesse et sa croissance n'est pas prête de s'arrêter : il y a en un jour autant de passagers qui prennent le train que d'usagers de l'avion en une année. Seul obstacle à la croissance de l'avion, l'insuffisance des infrastructures aéroportuaires : les aéroports de Bombay et de Delhi sont congestionnés et il n'est pas rare de tourner une demie-heure avant de pouvoir y atterrir.
La route est la dernière venue.  En dix ans les Indiens ont réalisé un réseau d'autoroutes formant un quadrilatère de plusieurs milliers de kilomètres reliant Delhi, Bombay, Madras et Calcutta (maintenant Kolkata). Mais ce qui reste à faire est colossal et je voudrais en témoigner en relatant ma brève, mais saisissante expérience des routes indiennes.

J'ai vécu cette expérience lors d'un voyage en Orissa, au Sud-Est de Delhi et au Sud de Calcutta. La capitale de cet Etat est Bubhaneswar. 

Première constatation, on voit sur la route toutes les catégories sociales de l'Inde : chacun a besoin de se déplacer pour trouver du travai, visiter la famille, aller s'approvisionner ou au contraire vendre quelque chose et chacun se déplace selon ses moyens. Il y a donc des piétons, des vélos, des tricycles, des rickshaws motorisés (scooters tricycle pour trois à quatre personne en principe), des motos et des scooters, des voitures individuelles de différentes tailles (mais sauf à Bombay peu de grosses cylindrés de luxe), des autobus et des camions. Tout cela quelle que soit l'importance de la route, nationale ou vicinale.La route n'est pas isolée ou selon sont rang interdite à tel ou tel type de véhicule. La route traverse les villes, les villages, les champs et ne crée pas un espace à part ou fermé. De ce fait, à toutes les catégories de véhicules énumérées plus haut il faut ajouter les chiens, les chèvres et bien sûr les vaches, et cela qu'il s'agisse d'une petite route ou d'une autoroute. Comment cette vache tranquillement installée au milieu de l'autoroute, de nuit, et que nous avons évitée, comme d'autres, pouvait-elle survivre plus de dix minutes ? Et pourtant elle n'avait pas l'air de s'affoler. Cela me rappelle cette observation de Georges Canguilhem (philosophe français, épistémologue) faisant remarquer que ce n'est pas le hérisson qui traverse la route (et se fait régulièremen écraser), mais la route qui traverse le territoire du hérisson. Il en va de même en Inde, la route traverse le territoire des hommes et des animaux et s'en trouve donc le plus souvent encombrée. Quoi de plus naturel. Chez nous la route est séparée, elle est un espace à part, souvent barricadé, hautement signalé et signalisé. On n'y pénètre qu'en respectant certaines règles. En revanche, elle ménage des passages pour ne pas séparer ses deux rives et pour se faire oublier (sans y parvenir bien sûr) : passages pour les animaux, croisements aménagés, murs anti-bruit etc..Tout cela n'existe pas en Inde, la route coupe l'espace, sauvagement, arbitrairement et les Indiens doivent trouver toutes sortes de moyens pour coexister avec la route qui leur est certes bien utile, mais qui en même temps les envahit.

Un exemple : à Delhi, les artères de plus grande circulation ont deux chaussées séparées, en général séparées par des grilles que les gens doivent escalader pour traverser(en fait ces grilles sont destinées à les empêcher de le faire). Sinon, ils doivent faire plusieurs kilomètres pour trouver un carrefour et passer de l'autre côté. Autre exemple du même type, mais qui concerne le train : il paraît (source journalistique) qu'à Bombay des gens meurent régulièrement parce qu'ils traversent les voies de chemin de fer pour éviter des kilomètres de détour. C'est le même principe pour les autoroutes : deux chaussées et aucun passage d'un côté à l'autre, sauf à des distances trop importantes, surtout quand on est à pieds ou à vélo. Donc lorqu'on va de A à B sur l'autoroute on emprunte la chaussée du côté où on se trouve et on revient sur la même. D'où des vélos, des motos à contresens, quand ce ne sont pas des voitures ou des caminons ! J'en ai fait l'expérience, de nuit sur une autoroute : pendant une dizaine de kilomètres, des camions à contresens ! Une enquète publiée dans le journal montre que l'un des principaux fléaux de la circulation routière est la circulation à contresens.

Deuxième constatation : si votre klaxon est en panne, arrêtez-vous le long de la route. Impossible de rouler sans klaxon. Dans l'enquète citée plus haut le klaxon abusif est l'autre fléau de la route. Pourtant le klaxon est non seulement indispensable, mais sollicité. A l'arrière de tous les camions et de nombreux bus figure l'invitation à klaxonner : "Horn Please !" Klaxonnez, s'il vous plaît ! Et le klaxon est effectivement nécessaire : pour convaincre le camion que vous doublez et qui s'obstine à rester au milieu de la chaussée de se ranger à gauche (on roule à gauche en Inde). Il finit par le faire, mais après combien de coups de klaxon ! En klaxonnant une fois, vous signalez votre présence, mais en même temps vous faites preuve de pusillanimité et on vous ignorera. Une deuxième fois, on vous a vu, mais cela ne change rien. Il faut une dizaine de coups de klaxon signalant l'urgence pour que le véhicule que vous voulez dépasser se range. Donc, les chauffeur n'arrêtent pas de klaxonner. Les camions se font installer des trompes sur trois ou quatre notes qui leur donnent une certaine autorité.

Troisième constatation : les Indiens, heureusement, ne paraissent pas être des fous de vitesse. A d'assez rares exceptions, suffisantes tout de même pour faire des morts, tout se passe à des vitesses très inférieures à celles auxquelles nous sommes habitués. Sur autoroute, il est rare qu'on dépasse le 90 et lorqu'elle est encombrée la vitesse de croisière est plutôt 80 km. Sur les routes dites nationales, une seule chaussée et deux voies en sens inverse, la vitesse est presque impossible et les chauffeurs ne semblent pas la rechercher. Dès qu'il y a le long de la route quelques habitations, il y a généralement des ralentisseurs, sans doute installés par les riverains pour que les véhicules ne les dérangent pas trop. Ces ralentisseurs sont redoutables : à 40 Km/h, vous cassez un essieux ou vous perdez une roue. Et ils sont difficiles à repérer, pas signalés bien sûr. Notre chauffeur les a tous vus à temps, sauf un, et bien que notre vitesse ait été réduite à ce moment, j'ai bien cru qu'on avait cassé quelque chose. Les chauffeurs indiens ne cherchent pas non plus les reprises qui vous clouent au siège. Souvent ce serait bien utile lorqu'ils doublent un camion et qu'en face en arrive un autre qui carillonne et fait des appels de phare. Eh bien non. Notre chauffeur ne rétrogradait pas quand il doublait, sans doute, pensait-il, pour économiser de l'essence. Le fait que tout se passe à vitesse relativement réduite, fait qu'on finit par s'habituer à la façon dont les chauffeurs s'engagent sur les voies importantes, comment ils les prennent à contresens etc..

Dernière constatation : l'état des routes et leur insuffisance par rapport au trafic. Rien que de très banal. Mais ce que j'ai vu était assez impressionnant. Je suis allé dans une zone de l'Orissa où se trouvent des mines de fer. Il y avait là une route à deux voies, seul moyen pour évacuer les milliers de tonnes par jour vers leur destination finale. Cela veut dire chaque jour des milliers de camions qui se croisent, ceux qui montent se charger et ceux qui redescendent. A tel point que les autorités ont interdit le transport de minerai de 8 heures du matin à 8 heures du soir. De jour le trafic est réservé aux autres activités. De nuit c'est l'inverse, seul le transport du minerai est autorisé. Résultat, sur une portion de route d'une vingtaine de kilomètres c'est le chaos, du moins de jour, car je ne l'ai pas vu de nuit. La route est réduite à une bande d'asphalte au milieu, de la largeur d'une voiture. Sur les côtés elle est complètement défoncée. Sur un bord de la route sont alignés sur des kilomètres des centaines de camions, qui attendent la nuit. Sur ce qui reste de la route les voitures et les camions essayent de se croiser ou de se doubler. Hallucinant ! On m'a dit qu'il y avait en moyenne un mort par jour sur cette route.

Tout cela pour vous faire comprendre que j'ai eu peur, très peur. Surtout sur l'autoroute avec les camions à contresens. Sur la route aussi, lorsque la voiture doublait un camion, après avoir klaxonné éperdument, sans rétrograder, poussivement, et qu'en face on apercevait un camion en sens inverse et entre lui et nous des vélos, des motos, des vaches. Et ça passait, je n'ai pas encore compris comment. Mon admiration va aux vaches, dont j'admire le flegme. Quand elles ont décidé de traverser la route, ce ne sont pas les bordées de coups de klaxon qui les feront changer d'avis ni accélérer la cadence. Il est exceptionnel de voir une vache presser le pas quand une voiture ou un  camion lui arrive dessus. Et après deux fois 6 heures de route, je n'ai vu qu'un chien écrasé !

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